Jean Boghossian : "Le propre de l'art contemporain, c'est de ne pas tout dire"


BEYROUTH, par Samantha Rouchard | iloubnan.info - Le 17 septembre 2011 
L'artiste devant l'une de ses œuvres au Beyrouth Art Center
Le jeudi 15 septembre était organisé le cocktail de clôture de l’exposition Burning, de Jean Boghossian, au Beirut Exhibition Center. L’artiste évoque son travail sur toiles brûlées et dresse le bilan de plus d’un mois d’installation dans la capitale libanaise.

Jean Boghossian est né à Alep en Syrie en 1949 dans une famille arménienne originaire du Sud de l’Anatolie. Il passe son adolescence au Liban, qu’il fuit au moment de la Guerre civile pour La Suisse. Fils de bijoutier et lui-même joailler, il est installé depuis 35 ans en Belgique où il a créé la fondation Boghossian, qui à travers l’art rapproche les peuples d’orient et d’occident. D’abord formé au dessin, il a choisi la toile brûlée comme moyen d’expression. Selon l’artiste « Le feu c’est l’art de l’instant ». Son exposition Burning au Beirut Exhibition Center s’est tenue du 10 août au 18 septembre.


iloubnan.info: D’habitude on assiste plutôt à des vernissages, pourquoi avoir choisi de faire un cocktail de clôture ?
Jean Boghossian:
L’installation au Beirut Exhibition Center s’est faite à la dernière minute. J’ai exposé pendant le mois du ramadan et tout le monde m’avait dit que les visites seraient peu nombreuses. Pourtant 300 personnes étaient présentes au vernissage et 60 se sont déplacées pour la conférence donnée sur le travail du feu. Fêter le décrochage de mes œuvres, c’est quelque chose que j’ai déjà fait précédemment en Belgique, j’avais même dressé, pour l’occasion, une table où 50 convives pouvaient prendre place et vivre l’art tout en mangeant. C’était très convivial. Mais ça n’a pas été possible à Beyrouth, la galerie n’a pas accepté, c’est dommage.

Pour en revenir à vos œuvres, pourquoi justement avoir choisi le travail du feu plutôt que le dessin qui est votre outil artistique premier ?
Il y a une toute une période où j’ai voulu triturer le support et l’intégrer dans l’œuvre et non pas seulement poser des couleurs dessus. Le papier a été froissé et la toile a été pliée, ensuite ça a été la découverte de la coulée et comment la maîtriser, puis je suis passé au collage et enfin au travail du feu. C’est aussi un élément qu’on utilise dans la joaillerie, quand on fait fondre ou quand on soude. Et donc quand j’ai approché la flamme d’une couleur peinte, j’ai vu sa réaction, comment elle changeait de couleur et de quelle manière se formait le trou etc. Je brûle la toile avec différents instruments. Et ce qui est intéressant c’est quand la couleur et les pigments se mélangent avec la fumée et s’appliquent sur le support. Le trou noir n’est plus alors une chose négative.

Le fait qu’il n’y ait ni titre ni légende à vos œuvres c’est un choix ?
Oui, parce que l’œuvre est une occupation d’espace : une trace amène une autre trace, un trou amène un autre trou… Elles sont liées entre elles. C’est aussi un travail permanent, on prend du recul, on revient sur la toile, on la retravaille. Et l’art du feu est très rapide et peu tout détruire et il faut alors recommencer. Le tout est dans le contrôle du hasard. Y a une volonté de faire une action, mais de la garder sous contrôle aussi, mais parfois c’est trop tard et parfois je me brûle ! (montrant une trace de brûlure sur sa main, ndlr)

Vos œuvres ne sont pas sans rappeler les impacts de balles, vestiges des guerres successives. Est-ce que vous avez subi une quelconque censure ?
Heureusement pas ! Mais on m’a souvent posé la question par rapport au lien avec la guerre. Mais ma démarche est artistique, je crois que dans mon inconscient il y a sûrement ce que vous voyez sur les murs de Beyrouth, mais il y a tellement d’autres choses qui me fascinent, dans la nature par exemple. En Amazonie, j’ai photographié des feuilles trouées par les vers qui dessinaient comme de la dentelle, une inspiration tout autre. Et souvent c’est la photo qui nourrit ma peinture. Mon influence ne se limite pas à la guerre. Je travaille aussi sur la trace pas seulement sur le trou. Ca fait partie de tout un cheminement. Le propre de l’art contemporain c’est justement de ne pas tout dire, et de permettre à chacun d’exprimer ce qu’il a envie de voir.

Propos recueillis par Samantha Rouchard

Publié en Septembre 2011 sur Iloubnan.info (Liban) 
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