Pollution automobile à Beyrouth, un danger bien réel

BEYROUTH, par Samantha Rouchard | iloubnan.info - Le 13 septembre 2011 

Dans les rues de Beyrouth, il ne fait pas bon être piéton, non seulement en raison de la conduite dangereuse des automobilistes, mais surtout parce qu’il existe une menace bien plus perverse et qui se trouve dans l’air que vous respirez: la pollution automobile. Alors que le taux mesuré de particules nocives dans l’air est alarmant, des associations et des spécialistes tentent de trouver des solutions, mais la prise de conscience tarde à venir. 
 
« Le parc automobile libanais compte environ 1,3 millions de véhicules en circulation dont 600 000 qui traversent le Grand Beyrouth tous les jours et 28 à 30 % qui n’ont pas leur contrôle technique à jour » indique, exaspéré Ziad Akl, fondateur de l’association de sécurité routière, Yasa. Ces contrôles sont pourtant obligatoires, mais rarement sanctionnés. « Cela est inacceptable pour la sécurité routière mais aussi pour l’environnement », ajoute-t-il. En effet, 80% de la pollution au Liban est liée au trafic automobile, qu’il s’agisse des vieilles Mercedes des taxis-service plus aux normes, des 4X4 qui consomment beaucoup trop pour le paysage urbain, en passant par les camions et les grands bus sur lesquels la loi de 2002 (Loi numéro 341), interdisant l’essence au plomb et le moteur à mazout, n’a pas eu d’impact. D’autres mesures comme l’obligation d’installer des pots catalytiques sur les voitures, ou la mise hors service de véhicules polluants, n’ont pas non plus été appliquées.

Une première étude alarmante

Depuis 2003, une équipe pluridisciplinaire du département de géographie de l’Université Saint-Joseph, dirigée par le professeur Jocelyne Gérard, consacre une étude à la pollution de l’air à Beyrouth. Elle en est aujourd’hui à sa troisième phase de recherches, qui s’étend aussi au Grand Beyrouth. « Quand nous avons commencé en 2003, la question que l’on se posait était de savoir si Beyrouth était vraiment polluée, puisque que jusque là personne ne s’y était intéressé », indique Jocelyne Gérard. Trois stations automatiques et 66 tubes passifs ont été installés à différents endroits stratégiques de la ville, un matériel grâce auquel l’équipe doit pouvoir mesurer la teneur en dioxyde d’azote (NO2) dans l’atmosphère (un polluant généré majoritairement par le trafic routier). Son équipe travaille depuis 2008 en collaboration avec le CNRS et l’AUB (Université américaine de Beyrouth) qui, elle, s’occupe de mesurer les particules fines en suspension. Les résultats récoltés sont alarmants puisque ces dernières sont 200 fois supérieures à la norme fixée par l’OMS et que le taux de NO2 enregistré par les capteurs est de 53 à 58 mg par m3 alors que la norme est de 40 mg par m3. « Le réel souci c’est qu’au niveau de la répartition temporelle, on ne baisse pas, s’inquiète le professeur Jocelyne Gérard. Les particules secondaires, sont les plus dangereuses pour l’homme, car elles pénètrent dans les voies respiratoires. L’impact sanitaire est réel. Et le fait d’être exposé de manière chronique, comme l’est la population beyrouthine, est d’autant plus nocive pour la santé ». Des médecins se sont associés à cette troisième phase et sont en train d’étudier les conséquences réelles de cette pollution quotidienne sur l’organisme humain.

"Tout est contre nous"


Pour Jocelyne Gérard, le trafic routier est bien le plus gros responsable de la pollution actuelle à Beyrouth. « Mais tout est contre nous, explique-t-elle, du climat méditerranéen sans vent, à la configuration de la ville. En effet, Beyrouth est construite désormais de rues « canyon », c'est-à-dire des immeubles qui sont plus hauts que le réseau routier n’est large, ce qui empêche la pollution de se disperser. Et puis il y a aussi le comportement des Libanais, qui n’aiment pas marcher et qui prennent leur voiture pour faire 100 mètres, alors que c’est lorsque le moteur est à froid, sur des petites distances, qu’il pollue le plus». Et lorsqu’on évoque le manque cruel d’espaces verts, Jocelyne Gérard ironise « On n’aime pas les arbres chez nous. On détruit les espaces verts et on construit un immeuble à la place en donnant le nom de «Jasmin » ou « Rosier », sans qu’il n’y ait plus une seule plante de la sorte alentour ! »

Reboiser pour respirer

Pourtant, pour certains comme Paul Abi Rached, président de Terre Liban (ONG environnementale) la solution est justement dans le reboisement, afin de redonner un poumon au pays. Une solution adaptée quand on sait qu’un arbre à lui seul peut absorber 100g de co2. « Les villes où il y a des forêts à protéger, comme Baabda par exemple, n’ont pas d’argent, alors que ceux qui sont responsables de la pollution, ceux qui font du business, ont cet argent, pourquoi ne pas les responsabiliser ? »C’est en partant de ce postulat que l’idée de Carbon Neutral Care est née. « Le principe est simple, précise Paul Abi Rached, on propose à ceux qui polluent chaque jour avec leur voiture d’adopter un arbre à deux dollars pièce, le nombre est fonction de la puissance du moteur du véhicule. En échange, chaque participant reçoit un certificat et une vignette avec le nombre d’arbres protégés ». La campagne a débuté en juillet et pour se faire connaître, Terre Liban a contacté non seulement les particuliers, mais surtout les grosses entreprises qui, contre un peu de pub « équitable », investissent. « On aimerait que ce soit imposé par la loi, comme en Australie, mais ici, les taxes déjà applicables ne sont pas appliquées, alors on essaie de passer autrement que par la force », précise-t-il. Les idées ne manquent pas et Paul Abi Rached caresse aussi l’espoir d’un développement du télétravail qui éviterait tout déplacement inutile en voiture, ainsi que la mise en place d’un transport en commun qui désengorgerait le centre ville : « Pourquoi ne pas envisager un parrainage similaire pour développer le transport en commun ?», conclut-il.

"La pollution, c'est comme un cancer"

Développer le transport en commun serait la solution la plus envisageable : « Puisqu’on ne peut pas disperser la pollution, en détruisant les immeubles par exemple, alors il faut chercher à la réduire, note Jocelyne Gérard, mais pour autant, on ne peut pas proposer des solutions au coup par coup, il faut envisager une politique globale à court, moyen puis long terme ». Le souhait de son équipe est de créer un observatoire qui informerait sur les pics de pollution et sensibiliserait aux problèmes sanitaires qui y sont liés, afin d’envisager la meilleure solution possible : « Si on prend des solutions radicales, comme réduire le parc automobile, combien de chauffeurs de taxi vont se retrouver au chômage ? »

Instaurer une journée sans voiture, comme c’est déjà le cas dans la plupart des villes européennes, n’est pas encore à l’ordre du jour, mais les acteurs associatifs se mobilisent de plus en plus. C’est le cas de Green Wheels qui promeut le vélo, et travaille sur un projet de piste cyclable pour Beyrouth. Reste aux Libanais à prendre conscience de leur responsabilité en tant que citoyens et êtres humains. Ainsi conclut très justement le professeur Jocelyne Gérard : « Un Libanais vous dira toujours qu’il a d’autres préoccupations et que l’environnement, c’est secondaire. Mais justement, la pollution c’est comme un cancer, c’est sournois et arrivera un moment où les dégâts seront là et où l’on ne pourra plus trouver de solutions. Il faut commencer à traiter le problème maintenant, car il est malheureusement bien réel. Et si ce n’est pas pour nous, faisons-le au moins pour nos enfants ».

Publié en Septembre 2011 sur le site d'Iloubnan.info (Liban)
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