Moi et Mon cheveu : sous les mèches, l’Histoire d’un peuple

Du 7 au 9 juillet dernier, dans le cadre du Festival de danse et des arts multiples de Marseille (FDAmM), Eva Dumbia et sa troupe la Compagnie La Part du Pauvre avait installé leur « cabaret capillaire » sur la scène du Théâtre du Gymnase. Moi et Mon Cheveux est une pièce chantée et dansée de deux heures qui traite de la relation de la femme afro avec son cheveu. Un prétexte capillaire qui peut paraitre léger pour une épopée de la femme africaine tout en profondeur.

Eva Doumbia et la troupe-
Moi et Mon cheveu est né de l’expérience malheureuse du metteur en scène, Eva Doumbia, avec sa propre tignasse. Métisse franco-ivoiro-malienne, elle passe sa vie à tresser, tisser, défriser ses cheveux trop crépus. Et puis un jour le verdict tombe de la bouche de sa dermato : « Alopécie de traction ». Une maladie qu’ont en commun les femmes africaines et les danseuses, qui à force de maltraiter leurs cheveux, les perdent. Alors Eva a du apprendre à vivre avec sa crinière, à accepter cette part d’elle-même qu’elle mettait tant d’énergie à dissimuler sous des mèches factices de cheveux lisses. Une affirmation de soi qui ne s’est pas faite sans angoisse et de cette trouille à assumer enfin sa différence est née son spectacle sous forme de Cabaret capillaire. Pour lui donner vie, elle est d’abord partie à la source, au Bénin, au Congo, au Cap Vert, au Brésil… à la rencontre de femmes africaines, métisses, afro-descendantes et de leurs cheveux. A travers des ateliers, elle essaie de comprendre ce que chacune tente d’oublier sous des tresses et des perruques. De son voyage initiatique, Eva ramène des chansons, des artistes et les textes plein de verve et d’humour de l’écrivaine congolaise Marie-Louise Bibish Mumbu.

Le public s’installe. Trois comédiennes de la troupe se préparent dans un semblant de loges placées à l’avant scène. Côté jardin, sont suspendus des vêtements colorés et pailletés ainsi que des perruques. Les filles discutent et se maquillent sans prêter attention aux spectateurs. Eva Dumbia fait son entrée, vêtue d’une robe année 60, des lunettes sur le nez et une énorme perruque afro sur la tête. Elle introduit le spectacle et présente les comédiennes déjà présentes, puis celles qui les rejoignent. Elles sont désormais sept sur l’avant-scène et dans l’intimité de ce boudoir improvisé, chacune raconte sa part d’histoire réelle ou fictive. Elles évoquent le manque du pays, elles critiquent les hommes et elles comparent leurs fesses, avec fierté. Chacune affirme le caractère de son personnage. Alvie Bitemo, peut être celle qui la plus grande expérience de comédienne, monte sur une chaise, pour capter l’attention et raconter, avec sa gouaille et ses mimiques drôles à souhait, l’histoire d’une femme africaine qui ne se laisse pas faire par son mari. Pendant que chacune palabre, Eva côté cour, se fait tisser des mèches blondes sur le sommet du crâne. Mais l’œil du metteur en scène reste en alerte, et on peut même surprendre ses lèvres à réciter muettement les dialogues des filles. L’introduction prend fin, Eva invite le public à sortir de la salle afin qu’une coupe de champagne lui soit servie et que la soirée cabaret puisse commencer!

Plus qu’une histoire capillaire
Dix minutes plus tard, le public reprend sa place, la lumière est tamisée, des coupes de champagne sont disposées sur des tablettes à côté de chaque siège. Eva revient sur scène avec une longue crinière blonde et une robe noire tissée de cheveux. Elle parle de son enfance d’enfant métissée et de sa difficulté à accepter cette tignasse crépue. Eva apparaîtra à plusieurs reprises pendant le spectacle comme un fil rouge entre les saynètes. Des documentaires sont diffusés sur le lointain. Ils ont un but didactique qui apporte un complément judicieux au spectacle. On y voit les mèches des indiennes vendues à prix d’or, on apprend qu’avoir des cheveux lisses à l’époque de l’esclavage, c’était s’assurer un lien avec le maître, donc s’assurer la liberté, on constate que les poupons blancs ont toujours la préférence des petites filles noires… Parce qu’entre chansons populaires portées par les voix sublimes des artistes, anecdotes pleines d’humour et danses rythmées, ce dont Eva nous parle, sous cette fausse légèreté, c’est de la mise en esclavage, de la malédiction de Cham qui fait que le peuple noir s’est senti inférieur et qu’aujourd’hui il tente encore de cicatriser. Le spectacle touche presque à sa fin, les artistes entonnent le « I am not my hair, i am not this skin, I am a soul that lives within » de la chanteuse américaine India Arie, comme un début d’acceptation… Puis Eva prend place sur la droite de l’écran, sur lequel apparaît le visage de Marie-Louise Bibish Mumbu qui lit un texte écrit à un moment où elle devait rejoindre la troupe au Cap Vert, mais où des autorisations non délivrées l’ont empêchée de quitter son nouveau pays, Le Canada : ce qu’elle appelle « l’empêchement de circuler ». Son écriture est faite de mots du quotidien avec une musique bien à eux, un phrasé qui touche et émeut. Peu à peu la voix se fait lointaine et c’est Eva qui prend le relais des mots : « Si j’avais pu partir ? […] j’aurais sans doute chopé, à un moment, une femme de mon âge, où avoisinant, pour qu’elle me parle d’elle et de son cheveu. Comprendre. Réaliser le lien, s’il existe, entre son cheveu et celui de ses ancêtres qu’on attrapait pour les mettre de force dans ces bateaux de malheur ».

Un spectacle qui défrise
Un vrai moment de plaisir pendant lequel le spectateur rit, prend conscience et s’instruit. On pourrait croire que le spectacle s’adresse à un cercle fermé de femmes aux cheveux crépus, mais mèches après mèches, Eva nous parle de l’Histoire, qui elle concerne tout le monde. Deux heures pendant lesquelles on ne s’ennuie pas, c’est au contraire un spectacle qu’on a du mal à quitter et auquel on aurait aimé participer plus, en dansant pourquoi pas… Quant aux artistes, elles sont vraiment talentueuses, chacune dans son domaine et Alvie Bitemo est une belle découverte, on a envie de la revoir sur scène assez vite. Les hommes, deux musiciens et un danseur sont aussi du voyage, mais Moi et Mon cheveu reste avant tout porté par les femmes. Les hommes africains ont sûrement eux aussi des stigmates de l’Histoire, mais c’est autre spectacle à écrire…

Par Samantha ROUCHARD 

Publié en Juillet 2011 sur La Revue Marseillaise du Théâtre
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