A l’aube d’un nouveau quinquennat, petite balade dans les quartiers populaires de la région pour prendre le pouls . Au programme : lassitude, merditude et incertitude…
Le
grand écran d’un snack de la cité Monclar
d’Avignon (84) diffuse en boucle les images du tueur de
Toulouse retranché dans son appartement. Hacen, 22 ans, et ses
potes n’y croient pas :
« A
un mois des élections on nous sort ce gars-là, venu de
nulle part !
Tout ça pour faire du bourrage de crâne et faire grimper
le FN ! »
Hacen votera le 22 avril prochain « parce
qu’il le faut bien. Moi j’ai ma carte au PS, vous voulez
la voir ?
C’est ma deuxième présidentielle et il faut que
les choses changent. »
Ses potes
le charrient :
« D’où
tu crois que ça va changer ?
Ils s’en foutent de nous, on n’est rien pour eux. »
Eux n’iront pas voter, pas l’envie, pas la foi ou pas le
droit.
Hacen
lui, suivra peut-être les traces de Mohamed Zaidat, la
cinquantaine, fils de Harkis et enfant du quartier qui a choisi
l’engagement associatif d’abord (club de foot des cinq
continents, épicerie solidaire…) puis politique ;
au PS et depuis 2008, auprès d’Europe écologie
les Verts dont il est un des candidats pressentis pour les
législatives (1ère circo du Vaucluse). Concernant la
présidentielle, il regrette qu’Eva Joly ne fasse pas
plus d’émules auprès des habitants des
quartiers :
« Son
programme semble mal compris alors que le vivre mieux et surtout le
vivre ensemble trouveraient leur place dans les quartiers
populaires. »
La
main dans l’urne ?
Bien
sûr, comme à chaque élection on craint
l’abstention, légion dans les quartiers populaires. En
2007, le 15ème arrondissement (quartier nord) de Marseille
enregistrait 20 %
d’abstention au 1er tour et guère moins (19,23 %)
au 2d. « Elle
est liée à la souffrance de chacun et aux problèmes
du quotidien qui les inquiètent bien plus que le sort de la
France ou de l’Europe soulevé dans les débats »,
explique Samia Ghali, maire PS de ce secteur. Parmi ces
abstentionnistes, il y a tous les déçus de 2007, qu’on
a poussé aux urnes pour éviter un nouveau 21 avril.
François, 25 ans, qui a grandi dans la cité Berthe à
La Seyne-sur-Mer (83) est de ceux-là :
« Les
grands m’ont forcé à voter y a cinq ans, parce
que soit-disant ça devait changer les choses !
Vous avez vu le résultat, c’est pire qu’avant ! »
Pourtant,
Chérif Lounes, fondateur et administrateur de l’Association
des familles musulmanes de Provence (AFMP), basée à Aix
(13), reste confiant :
« La
prise de conscience est quand même là, elle va de pair
avec la déception du pouvoir en place. Et pour la première
fois, on pousse les gens à aller voter pendant les prêches. »
Même
si la lassitude se fait sentir… « C’est
tout à fait le mot, mais vous pouvez mettre un « s »
à lassitude car on en a vraiment ras le bol ! »
Hakim « de
Montclar »,
37 ans, rejoindra l’isoloir « parce
qu’il faut le faire de toute façon ».
Son ami Marouale, 33 ans, tient quand même à parler de
l’hypocrisie des politiques :
« Ici,
on est juste un appât d’avant élections, les
politiques, on ne les voit qu’à ce moment-là,
sinon personne ne se préoccupe de savoir si on a du travail,
des logements… Précisez que ce n’est pas un petit
jeune de 14 ans qui vous dit ça, mais un père de
famille, marié et qui s’inquiète pour l’avenir
de ses enfants. Notez-le, c’est important ! »
Marouale n’est pas encore français et ne peut pas faire
entendre sa voix électorale :
« Mais
j’aimerais bien ! »,
lance-t-il.
Les
pieds dans la merde !
Selon
le sondage ViaVoice/Libération
daté du 5 février et « réalisé
auprès des classes populaires »,
le chômage arrive en tête des préoccupations
(71 %),
le pouvoir d’achat en deuxième position (48 %),
suivi de la santé (28 %)
et de l’insécurité (22 %).
Le logement, semble l’oublié des statistiques…
Pourtant Fatou l’aurait bien mis en première position
car même si elle a un emploi pour nourrir ses six enfants, son
logement situé dans une des tours Germinal de La Seyne-sur-Mer
vouées à la démolition n’est plus
supportable. « Au
lieu de vider les immeubles un à un, pour les détruire,
les bailleurs sociaux ont laissé deux-trois locataires seuls
dans des tours de plus de 16 étages, sans ascenseur, sans
chauffage et dont les appartements abandonnés sont squattés »,
nous explique une animatrice du quartier. Fatou attend un relogement
depuis 2009, elle vient de subir une césarienne et doit
grimper tous les jours ses quinze étages à pied :
« Par
contre j’ai reçu la taxe d’habitation en temps et
en heure ! »,
ironise-t-elle. Fatou ira voter Hollande « parce
qu’il est de gauche ».
Un
PS qui selon Viavoice/Libération
remporterait l’adhésion des classes populaires :
47 %
pour Hollande contre seulement 23 %
pour Sarkozy. Des chiffres qui semblent dire :
fini les cinq ans d’amuse-gueules du Fouquet’s, on
retourne consommer le Flamby d’chez Aldi !
Mais Mélenchon suit de près :
17 %
d’intentions de vote, un score plus élevé que
chez l’ensemble des Français (15 %).
Samia Ghali l’a constaté dans les quartiers nord :
« Il
remporte l’adhésion des jeunes, on ne peut pas le
nier ! »
Pour Joël Dutto, élu PCF de la mairie du 13/14 de
Marseille, « Mélenchon
c’est celui qui parle comme nous, on comprend ce qu’il
dit. Ça tient du contenu bien sûr mais aussi de la façon
dont il a amené ses idées, il est venu combler un
vide. »
Cherif Lounes avait d’ailleurs choisi début mars le
Front de gauche comme premier invité des rencontres citoyennes
qu’il organise au sein de l’AFMP avant la
présidentielle :
« Le
mouvement de la Bastille, c’est une façon de montrer que
le peuple est là, qu’il existe. Le Front de gauche est
dans une dynamique généreuse et solidaire dont les
quartiers ont besoin et qui s’oppose aux thèses
extrémistes du FN qui ne peuvent conduire qu’à
l’impasse. »
On
allait oublier Marine, qui doit se frotter les mains d’une
telle aubaine djihadiste à quelques semaines du scrutin !
Le même sondage la classe deux points au-dessus de Mélenchon
avec 19 %
d’intentions de vote. Ce qui réjouit Frédéric
Boccaletti, conseiller régional et secrétaire
départemental du FN 83 :
« Ça
me rassure, car contrairement aux médias et aux politiques, la
classe populaire comprend notre discours !
Avant, nous touchions essentiellement les classes moyennes, désormais
avec Marine nous touchons aussi les classes populaires. »
Plus surprenant qu’un frontiste qui s’enorgueillit de
faire fleurir ses idées d’extrême droite dans les
quartiers, il y a Somia, jeune Algérienne de 29 ans,
enseignante de formation en attente de naturalisation qui vit dans la
cité Berthe (83) et qui valide certains propos de Marine Le
Pen :
« Elle
a raison, on ne peut pas accueillir toute la merde du monde, y a un
moment où il faut dire stop ! »
« Le
dernier arrivé ferme la porte au suivant pour protéger
ses acquis, c’est courant »,
note Chérif Lounes. Selon le sociologue Michel Kokoreff,
présent le 2 avril à l’Estaque pour un débat
sur l’engagement politique dans les quartiers populaires (1),
il n’y a pas de quoi paniquer :
« La
lepénisation des esprits est consommée. Ce qui explique
que cette personne peut donner raison à Marine Le Pen, qu’elle
puisse en tant qu’individu avoir une opinion, peut être
contradictoire avec son statut, son origine, et aussi nos attentes.
Cette parole se dit volontiers en public, mais va rarement jusqu’aux
urnes. »
Yallah !
Samantha
Rouchard
Publié dans Le Ravi numéro 95 Avril 2012

